La cafeteria d’Hélène et les garçons, le salon des Girard dans Premiers Baisers, le bateau des Musclés, les plateaux du Club Dorothée… Tous ces décors sont signés Yves Pirès, chef décorateur d’AB Productions pendant 10 ans. Yves Pirès, aujourd’hui sculpteur, revient sur son travail artistique, photos inédites à l’appui…

Yves Pirès en 2011, dans son atelier. (Photo : Mickaël Frison)


Quelle est votre formation ?

Je suis autodidacte, je n’ai même pas le bac ! J’ai commencé à peindre, tout simplement. Au milieu des années 1980, je cherche du travail, je me présente à la SFP et je commence à travailler pour la télévision, sur les émissions de Stéphane Collaro. Je réalisais les illustrations des titres qui apparaissaient entre chaque séquence. Je savais peindre et créer des objets en volume. En 1988, je suis contacté par Serge Sommier. C’était un grand décorateur de la SFP, il a eu plusieurs 7 d’Or pour ses décors. Il s’occupait des premiers décors de Dorothée sur TF1. Il recherchait quelqu’un de polyvalent.

Quand vous commencez chez AB, Dorothée vient d’arriver sur TF1…
Oui ! Nous étions à la Plaine Saint-Denis, tout était en travaux… J’ai suivi la construction des studios. Au départ, il n’y avait qu’un grand plateau vide. Ils ont construit le plateau 1000, le plateau 500 et les bureaux. Et puis, derrière, ensuite, il y a eu le plateau 300, le plateau 1200, le plateau 600… Ces noms correspondent à des superficies. Le « plateau 1000 », c’est un plateau de 1000m², le 500 c’est 500m², et ainsi de suite.

« J’achète un camping-car et je m’installe sur le parking d’AB ! »

Comment devenez-vous chef décorateur ?
J’ai commencé à travailler sous les ordres de Serge Sommier. Je lui dois beaucoup. Au bout de quelques mois, j’ai quitté AB pour travailler ailleurs. L’année suivante, Jean-Luc Azoulay m’a rappelé : Serge Sommier continuait à travailler avec la SFP, Jean-Luc avait besoin de quelqu’un à temps complet, qui soit disponible jour et nuit pour façonner des décors.

Quel est votre rythme de travail à l’époque ?
Je démarre, donc je me donne à fond. Pour vous faire comprendre très simplement mon rythme de travail : à l’époque, j’ai pris un camping-car et je l’ai installé sur le parking d’AB ! Au début du Club Dorothée, la plupart des employés d’AB passent l’essentiel de leur vie dans ces studios.

Le plateau du Club Dorothée en 1989/1990. Photo inédite.

Quels sont vos premières réalisations de décors ?
Mes deux premières années à AB, le travail c’est surtout le Club Dorothée. Il y a aussi cette émission Disney, avec Dorothée et Ariane, qui n’a pas fonctionné. Je travaille aussi sur « Pas de pitié pour les croissants ». Le décor est un fond incrusté mais il y a beaucoup d’accessoires. Et puis il y a les clips.

« Spécial Disney », une émission éphémère présentée par Dorothée et Ariane.


Vous travaillez rapidement seul, sans Serge Sommier. Quelle est votre première « vraie » création, à vous seul ?

C’est le décor du Club Dorothée de la saison 1991. Un décor rose et bleu, avec une porte d’ascenseur factice pour rentrer sur le plateau.

Le premier décor 100% Yves Pirès : le plateau du Club Dorothée pour les émissions quotidiennes de 1991. Photo inédite.

Vous vous occupez aussi des décors des concerts…
Mon premier décor de scène, c’est le Zénith 1988, avec la soucoupe volante. C’est raté. Je n’avais aucune expérience du travail sur scène et je m’étais très mal entouré… Ça ne marche pas comme prévu. La soucoupe volante est beaucoup trop lourde, elle bascule comme un vieux sac. Avant la première représentation, j’ai dû monter à 18 mètres de haut, dans les cintres, pour changer le moteur de la soucoupe. J’avais conçu ce décor comme je faisais le Club Dorothée… J’ai préjugé de mes compétences.

Dorothée au Zénith, en 1988. Un décor de soucoupe volante : un raté, selon Yves Pirès.

Et ensuite vous signez les décors de tous les concerts à Bercy, de 1990 à 1996.
Tous ! La scène qui descend, c’est moi. La scène qui avance, c’est moi aussi. La rose qui s’ouvre, c’est moi. Et même le dernier Bercy, en 1996, où il n’y a quasiment rien…

« La rose métallique de Bercy 94, je l’ai fabriquée avec des vérins d’antennes paraboliques. »

Avec l’expérience, comment faites-vous pour ne plus reproduire les erreurs de 1988 ?
Sur un concert, l’effet principal, c’est la lumière. Il faut travailler avec les gens de la lumière, avec Jacques Rouveyrollis, l’ingénieur lumière de Dorothée. Quand j’ai conçu cette énorme soucoupe volante, je cachais sa lumière, il m’en a voulu à mort ! (Rires.) Donc, après, tous les décors ont été réalisés dans le respect des lumières. Et ça allait beaucoup mieux.

Qu’est-ce qui demande le plus de travail, sur scène ?
C’est l’arrivée de Dorothée. On en parle, Jean-Luc Azoulay, moi, Jacques Rouveyrollis… Ça donne, par exemple, cette rose qui s’ouvre, en 1994. Ça marchait très bien ! Je l’ai fabriquée avec des vérins d’antennes paraboliques ! (Rires.)

Dorothée, Bercy 94. Une entrée sur scène dans une rose métallique.

« Dans le Zénith 96, Dorothée arrive sur un nuage. En dessous, c’est la petite voiture de mon fils ! »

Vous vous occupez du décor du Zénith 96 ? Un décor en forme de ville, très enfantin, très différent des autres concerts de Dorothée…
Je n’ai pas fait ce décor, c’est mon assistant qui s’en est occupé, je crois. Jean-Luc m’a dit « Je veux faire arriver les musiciens par la salle », je me suis occupé de ça. Et pour l’arrivée de Dorothée… Elle arrive dans un nuage qui avance tout seul. En vérité, c’est une petite voiture, pour enfant. C’est celle de mon fils ! On l’a recouverte de molleton.

L’entrée de Dorothée au Zénith en 1996.


Revenons à la télévision. Jean-Luc Azoulay vous donne carte blanche, pour les décors ?

Il donne l’idée de départ. Quand on discute des décors, il me dit : « Je verrai bien le ciel ! » D’où ce Club Dorothée et son décor avec des nuages… Quand il me dit : « Je veux des couleurs, façon arc en ciel ! », ça donne le décor de 1994… Je suis à l’écoute de Jean-Luc. Il est le Club Dorothée. Je ne lui impose rien.

Le décor de la rentrée 1994. Photo inédite.

Il y a peu, vous avez réalisé un nouveau décor pour Jean-Luc Azoulay…
Jean-Luc Azoulay a fait appel à moi pour l’émission « Vous avez du talent ». Il m’a dit : « Je voudrais un décor dans le style de Premiers Baisers ! » J’ai fait quelque chose dans cet esprit, un peu rétro, avec un bar, des tabourets. C’est un décor fait avec un petit budget. Le bar, c’est celui de Navarro. Le juke-box était dans un concert de Sylvie Vartan. Un décor à 20.000 euros, il faut se creuser la tête.

Le décor de « Vous avez du talent », conçu en 2011 pour la chaîne IDF1.

Combien coûtaient les décors d’AB Productions ?
Une sitcom, c’est un décor de maison ! On créé des pièces : une cuisine, un salon, des chambres, des couloirs… Ce sont des décors à 120.000 euros, voire 150.000 euros. Parfois, quand une série s’arrête, on réutilise un décor, comme le salon du « Miel et les abeilles » que l’on revoit dans « Un homme à domicile ». On change la tapisserie, les peintures et les accessoires.

Pour les émissions de Dorothée du mercredi après-midi, vous construisez des décors proches de scènes de concerts…

Jean-Luc Azoulay a eu l’idée de considérer cette émission comme un show. Le décor du Club Dorothée du mercredi était vraiment construit comme un concert, avec des grands praticables. Et pour ce plateau, on a construit des gradins pliables. Pour gagner de la place, les gradins du public se repliaient sur eux-même, ils n’occupaient plus qu’un mètre d’espace. Une fois pliés, on pouvait installer le décor de Premiers Baisers ! Au début, la série est tournée sur le plateau de Dorothée.

Vous avez réalisé un décor assez exceptionnel : entre les bâtiments d’AB Productions, à la Plaine Saint-Denis, vous avez monté « la maison du Club Dorothée », un décor de villa de vacances, avec une hacienda et une piscine…
Ça s’est passé petit à petit. Au départ, il y avait un petit studio, de plein pied. C’était un stock, on l’a transformé en studio où Dorothée faisait ses émissions du matin, les dernières années. J’ai fait creuser des portes dans le mur pour créer un accès extérieur. Nous avons créé une petite avancée pour permettre des contre-champs, et Jean-Luc Azoulay a eu l’idée de faire une piscine. J’ai creusé une piscine, avec mon père. Ensuite j’ai pensé un décor tout autour, avec de la pelouse, une façade, des arches… Et ensuite nous avons continué derrière, avec un bar, une devanture de cinéma, des boutiques, tout ça pour les sitcoms.

« La maison de vacances » en chantier. Photos inédites.

Et le résultat…

Les sitcoms, justement. Vous êtes le papa des fameuses « cafet’ » de Hélène et les garçons ou Premiers Baisers…
Oui ! L’idée, c’était un « diner », ces restaurants américains dans les années 60, avec des couleurs pastels. C’est Martine Gallet, la mère de mes enfants, qui s’occupait des couleurs, elle était mon ensemblière. C’était réussi ! Nous avons fabriqué beaucoup d’accessoires pour ces cafeterias : des fausses tartelettes, des faux croissants… J’en ai encore quelques-uns !

La cafet’ de Premiers Baisers.

Un faux hamburger utilisé pour les vitrines de la cafeteria de « Hélène et les garçons ».

« Un show de Dorothée, c’est un mois de travail. »


A cette époque, vous êtes à la tête du service « décoration ». Combien de personnes emploie t-il ?

Je suis à la tête de 60 personnes. Il y a 12 constructeurs, une douzaine de peintres, une dizaine d’accessoiristes… Il y a un atelier pour créer des accessoires. J’avais constitué deux équipes : une équipe de nuit, une équipe de jour, 16 heures d’activité par jour. Une première équipe commençait à 6 heures le matin, les autres l’après-midi. On travaillait parfois sur deux sitcoms en même temps ! Sans parler des shows…

Puisque que vous en parlez : vous avez conçu les décors des comédies musicales de Dorothée en 1991 et 1992. Quelle masse de travail cela représente ?
Comme toujours, nous faisions tout au dernier moment. Un show de Dorothée, c’est un mois entier de travail. Par exemple, pour « Le cadeau de la rentrée » en 1992, diffusé en septembre, le show a été tourné en août, et moi j’ai commencé à faire les décors à partir de juillet. Un mois avant !

Document inédit. Show 1992 : Yves Pirès réalise une guitare géante sur laquelle Dorothée doit se déplacer pendant sa chanson « Une histoire d’amour »

Le résultat :


Y’a t-il un décor que vous appréciez moins ?

Le dernier décor du Club Dorothée, l’émission du mercredi après-midi… Nous quittons le plateau 900, on passe sur le plateau 600. Donc 600m² et non plus 900, c’est plus petit. Il y a moins de budget, nous sommes moins dans le show. Moi j’aimais la grandeur du plateau 1000 ou du 900. D’ailleurs, on me voit dans une émission, je présente ce décor.

Septembre 1996, Dorothée présente son dernier décor du mercredi après-midi, en compagnie d’Yves Pirès.


Quels étaient vos rapports avec Dorothée ?

Je croisais Dorothée tous les jours. On parlait, elle me donnait son avis, ça se passait très bien entre elle et moi. Même si mon interlocuteur privilégié restait Jean-Luc Azoulay.

« De Berda, l’argent, tu ne dépenseras pas ! » (Claude Berda)

Si vous deviez qualifier Jean-Luc Azoulay ?
C’est un passionné, comme moi. Donc on s’entend très bien ! La preuve : vingt ans plus tard, on travaille toujours ensemble. Et d’une certaine manière, par rapport à la moyenne des gens, c’est un génie.

Et Claude Berda, l’associé de Jean-Luc Azoulay ?
Lui aussi est un génie à sa manière. Le premier est un génie pour dépenser l’argent, l’autre pour l’économiser ! (Rires.) Claude Berda, c’est un type super-intelligent. Mais lui et Jean-Luc sont totalement différents. Un jour, Claude m’a dit : « Yves, tu écriras sur le miroir de ta salle de bains : De Berda, l’argent, tu ne dépenseras pas. » Tout est dit !

Claude Berda dans son bureau d’AB Productions, en 1993.


Quand le Club Dorothée s’arrête, en 1997…

(Il interrompt.) Je l’ai vu venir ! Ça faisait quatre ans que je me disais : « Ça ne peut pas continuer comme ça éternellement ! » AB produisait beaucoup de sitcoms, un peu toutes basées sur le même scénario ! Pourquoi le Club Dorothée s’arrête ? Je ne sais pas. Peut-être qu’il n’y a pas eu assez de renouvellement. Peut-être qu’il y a eu des soucis avec les dessins animés japonais. Peut-être que TF1 n’a pas accepté le lancement d’AB Sat. Peut-être que Jean-Luc Azoulay a voulu trop protéger son équipe…

C’est à dire ? Il aurait fallu se diversifier, renouveler les équipes, trouver d’autres têtes d’affiche ?
Peut-être…

Le changement, Claude Berda a tenté de le faire, avec les chaînes d’AB Sat…

Oui, je crois que Claude Berda a voulu diversifier les activités. Jean-Luc, lui, préférait continuer « en famille », sur les mêmes principes. D’où leur séparation professionnelle…

Yves Pirès et Dorothée, en 1990.

« Derrière le décor de Brigitte Lahaie sur XXL, il y avait les tags du Club Dorothée. »


Vous continuez à travailler chez AB, après la fin du Club Dorothée ?

Je continue à faire les décors pour AB Sat. Nous avons repris le plateau 300 du Club Dorothée, nous avons mis des rideaux rouges et des cadres dorés. C’est devenu le plateau de… Brigitte Lahaie, sur XXL, la chaîne pour adultes. Mais derrière les rideaux, on pouvait encore voir les « tags » qui ornaient les murs du Club Dorothée. J’ai aussi réalisé le plateau de « Ça va se savoir », par exemple.

Que sont devenus ces décors ?

Il y avait un entrepôt chez AB où tout était rangé. J’avais tout gardé. TOUT. Tous les décors, tous les accessoires. Et ils ont tout détruit après le Club Dorothée… C’est dommage.

Propos recueillis par Mickaël Frison

Aujourd’hui, Yves Pirès est sculpteur. Vous pouvez admirer son superbe travail sur son Facebook : https://www.facebook.com/pages/Yves-Pires-Sculptures-/183092131765339